5-2-15. Henri Poincaré to Eugénie Launois

[25 Décembre 1873]

Ma bonne mère,

Je m’en vais d’abord t’expliquer la lettre de M. Rinck qui m’a l’air de t’avoir parlé par énigmes. Tu sais sans doute qu’il est dans les coutumes de l’X de faire tous les ans une représentation d’ombres chinoises où l’on voit les laïus des différents professeurs. Cette année, le géné l’a défendue sous prétexte que c’était leur manquer de respect. On lui a dévissé différents professeurs et le pitaine Mahieu qui n’ont rien obtenu. Alors on a voulu faire un chahut de bourets et il a été voté par 129 voix contre 73. Un chahut de bourets c’est un concert que font les 500 élèves en laissant tomber leurs bourets en cadence. Mais Badoureau ne tenait pas du tout à ce qu’on fasse du chahut ; aussi par une manoeuvre habile il parvint à le faire tomber à l’eau mais en risquant sa popularité. Maintenant il paraît évident que le géné veut  qu’on lui fasse du bruit ; soit pour changer le règlement, soit pour scinder l’X.

Tu m’as fait bien rire avec ton histoire de pantalon crotté. Si j’avais été consigné, cela n’aurait pas été pour çà ; nous avons réveillonné toute la nuit de mercredi à jeudi. J’ai introduit un litre de Xérès dans la poche de mon pantalon. Élie avait un pâté de foie gras dans chaque poche. Mercredi j’ai été voir Mme Barthélémy ; j’ai été sur les boul., puis chercher mon Xérès et je suis rentré. J’ai d’abord pu dormir de 11 h à minuit parce que je n’étais pas de quart ; mais après je ne me suis plus couché que de 1 h 12 à 2 h 12 et de 5 h à 7 h 20 ; heureusement que nous avions une rallonge. En effet nous avons reçu la visite d’anciens qui avaient une passe. Mais tout à coup apparaît le basoff [mot ill.] et le capitaine Mahieu. Suite des anciens qui emportent la passe et laissent deux des leurs sur le champ de bataille, c’est-à-dire cachés sous les lits des conscrits. Quand le capitaine Mahieu est retourné se coucher, on reconnaît toute l’étendue du désastre. Je me lève ; je mets mon Ossian (bonnet de coton), mon caleçon, mes bottes, ma tangente et je fais le tour des caser pour chercher une clef. Impossible d’en trouver. Enfin on attache une botte à des serviettes ; on casse  les carreaux d’anciens ; on les avertit et ils viennent délivrer leurs cocons. En somme, grâce à notre prudence, à l’absence de punch, de vin tumultueux nous échappons à toutes les causes de consignes. Mais Élie dont la salle n’avait pas pris les mêmes précautions a attrapé la salle de police ce qui a pour unique effet de le priver de sortie hier et dimanche.

Le matin je sors et je vais trouver l’oncle Antoni qui avait invité à déjeuner Gonzalve et Élie. Comme j’avais eu vent de l’affaire d’Élie sans rien savoir de positif, je l’avertis et nous allons chez Mme Rinck pour savoir à quoi nous en tenir. Nous ne trouvons personne. Nous déjeunons ; l’oncle Antoni nous quitte pour aller faire une course à Neuilly ; puis Gonzalve me mène voir les différentes églises de Paris. Nous dînons avec l’oncle Antoni chez Mme Olleris et de là, comme nous avions prolonge, je vais à l’Odéon où l’on joue le Marquis de Villemer ; c’est très chic ; seulement ce qu’il y avait de plus frappant c’est que la salle était complètement vide. L’oncle Antoni qui est arrivé au 3ème acte était la troisième personne qui payait place entière.

Écris vite l’autorisation ; je parlerai plus tard pour la 3ème nuit.

AL 3p. En-tête de l’École Polytechnique. Collection particulière, 75017 Paris.

Last edit: 8.05.2016