5-2-10. Henri Poincaré to Eugénie Launois

[Janvier 1874]

Ma chère maman,

Je crois que tu t’exagères beaucoup les conséquences subversives d’un seul-homme. C’est une cérémonie qui se renouvelle à peu-près tous les jours et qui n’a encore eu de conséquences incendiaires que sur les berrys des conscrards. Je ne me suis donc pas mis à la tête d’une bande de pétroleurs comme tu as l’air de le croire. De plus, je crois qu’aux yeux du géné je ne suis accusé que de ne pas m’être rendu directement de ma salle dans la salle de dessin. Les pitaines m’ont dit en effet qu’ils ne parleraient pas du seul homme et je crois qu’ils ont dû le faire parce que c’était leur intérêt le plus évident. Maintenant il n’y a rien d’étonnant à ce que le géné ait remarqué ma punition, parce que je n’en ai pas souvent. Maintenant, s’il est mécontent c’est parce qu’il est payé pour cela ; comme il cherche à se rendre le plus agréable possible, les élèves lui rendent avec usure. Ce qui m’étonne beaucoup plus  c’est qu’il le dise, puisqu’il envoie tous les huit jours un chant de triomphe au ministère.

Il ne faut donc pas croire que je sois mal avec l’adminis. Je crois au contraire que je suis considéré de ce côté comme un type assez calme. Or qu’est-ce que je demande personnellement à l’adminis. Actuelle ; de ne pas me mettre à la porte en cas de chahuts de bourets. Or j’espère bien n’en être pas là et je saurai toujours m’arranger pour n’en pas arriver là. La portion de l’adminis avec laquelle je suis forcé d’avoir des relations agréables si je ne veux pas compromettre mon avenir, c’est la portion scientifique. Or de ce côté tout va bien. Je n’ai été mal avec Bonnet qu’un peu avant les exams de février. Depuis nous sommes parfaitement ensemble. Je ne parle pas des professeurs. De ce côté il n’y a pas le plus léger nuage. Voilà à quoi je tiens et de [ce] côté j’ai rempli mon programme aussi complètement que possible. Je ne veux pas dire pour cela que je cherche à me mettre mal avec l’administration militaire. Je suis très bien avec les pitaines etc. Ils savent parfaitement prendre compte des nécessités de ma situation puisqu’un pitaine me disait encore avant-hier en riant : je sais bien que ce n’est pas de votre faute mais, si j’avais été de vous, j’aurais fait semblant d’aller au cabinet de service. Quant au géné, je ne sais pas ce qu’il pense de moi ; je ne suis même pas bien sûr qu’il en pense quelque chose. Je suis sûr seulement qu’il ne me considère pas comme une brebis galeuse. 

L’influence Rinck ne s’est jamais fait sentir que par Élie et je la considère surtout comme une intermédiaire qui servait à l’influence de la salle des purs, de la salle 42, pour parvenir jusqu’à moi. Je l’ai subie sans partage pendant un ou deux mois ; mais je n’ai pas tardé à reconnaître qu’elle répondait à des sentiments faux et exagérés et tout en paraissant continuer aux avis de mon respectable ancien la déférence la plus complète (Un exemple entre mille : aux yeux d’Élie j’ai voté pour l’épée, au lieu que j’ai voté pour le bras) j’ai suivi la politique de la moitié de ma promoss, déjà assez fougueuse. Quant à Badoureau, le grand Numa Pompiliusi, comme tu l’appelles implicitement, il est arrivé à fermer les portes du temple de Janus par des moyens impériaux et plébiscitaires que je n’imiterai qu’à la dernière extrémité. Tout en reconnaissant les services qu’il a rendus et en n’imitant pas l’ingratitude de la salle des purs à l’égard des grands hommes, je n’approuve pas les méthodes électorales renouvelées de Robert Houdin. Maintenant je ne comprends pas que tu m’accuses de vouloir renverser l’édifice à coups de canon. J’ai saisi une occasion qui se présentait de lui donner un coup de sape renouvelé de Jarnac. Mais cela n’était pas bien dangereux ; car la lutte ne s’engagera pas et personne n’aurait intérêt à répéter les paroles que j’ai lâchées aux gogs ; ou elle s’engagera et alors on pourra soupçonner les auteurs de l’indiscrétion ; mais la victoire n’étant pas douteuse cela n’aurait absolument aucun inconvénient ; dans tous les cas la lutte n’aurait lieu qu’en cas de récidive 

Dans tous les cas, Machiavel lui-même n’a jamais considéré comme une imprudence de brouiller [mot ill.] un ennemi avec un type neutre.

Les fumistes ne peuvent pas se faire une idée nette de la nature de nos rapports avec l’adminis ; de cette guerre continuelle de tracasseries dont je supporte tout le poids sans en avoir, je le répète, la responsabilité. Je prends au hasard les événements qui se sont passés depuis ce matin jusqu’à deux heures. À 6 h ½ tout le monde descend en zincs malgré la défense contenue dans un ordre antérieur. Grand émoi du basoff. Il arrive dans la salle 27 ; Messieurs, veuillez changer de pantalons. Nulle réponse ; Monsieur untel, allez changer de pantalon et ainsi de suite jusqu’au 253e type. Tout à l’heure on affiche que les jours de gymnastique on pourra descendre en zinc le matin ; c’est déjà çà, mais comme on veut plus, il y a des belliqueux qui veulent pousser plus loin les avantages obtenus. On a fermé les gogs du bas. Le colo ne veut pas les rouvrir sous prétexte qu’on y va pour conspuer (au figuré) les bonnes d’enfants du square Monge ; après plusieurs sommations, on démolit ceux du haut et on m’envoie prévenir l’adminis qu’on ne peut plus s’en servir. Et c’est tous les jours la même chose avec des alternatives de succès et d’insuccès.

Je te raconterai ma sortie une autre fois. Je te dirai seulement qu’en rentrant je suis tombé sur un cheval qui ne marchait pas et que j’ai été rat. J’ai une consigne.

AL 4p. En-tête de l’École Polytechnique. Collection particulière, 75017 Paris.

Last edit: 8.05.2016