5-2-10. Henri Poincaré to Eugénie Launois

Lundi

[Janvier 1875]

Ma chère maman,

Ma sortie d’hier est remplie d’événements. D’abord je suis sorti pour aller faire des visites de pauvres. Elles n’ont rien offert de particulier si ce n’est un mari qui prétendait qu’ils avaient trois enfants pendant que la femme soutenait qu’ils en avaient quatre. En sortant de là je suis allé chez les Olleris qui étaient en train de se désoler de la lenteur de leur cuisinière à préparer leur déjeuner. On déjeune enfin. La discussion porte sur des sujets variés et de peu d’importance. Au moment où nous sortons ; jodot. Nous cherchons un sapin couvert, mais nous ne pouvons trouver cet ustensile si utile en temps de pluie et nous n’en trouvons qu’un découvert. Il nous conduit à l’Exposition, que nous revoyons dans ses principaux détails. M. Olleris gobe surtout l’Herzégovine. En sortant, M. et Mme Olleris se sont assis, et nous deux Gonzalve avons pris un sapin jusqu’aux forti pour aller au bois. Nous nous y sommes promenés quelque temps malgré la chaleur et la saleté. Nous avons ensuite  franchi le pont de bateaux sur la Seine et nous nous sommes dirigés sur la gare de Surennes où nous avons attendu le train de Paris 35 minutes. Nous avons débarqué ensuite gare St Lazare d’où je me suis dirigé rue de [Chiroménil ?] 18 après avoir arrêté mon choix sur l’op. com. J’ai trouvé d’abord M. Brisse. Après une dissertation sur les fronts bastionnés, Mme Brisse est arrivée ; enfin à l’heure du dîner le farouche réac que tu connais est apparu à l’horizon. La conversation s’est alors égarée dans les sentiers épineux de la politique, M. Brisse représentant le centre gauche de l’Assemblée, M. x y l’extrême droite, moi la gauche, Mme Brisse intervenant peu dans l’engagement. Ensuite j’ai dû raconter les terribles impressions que la mort de [Croizette ?] avait produite sur nos estomacs respectifs. Fort heureusement je n’ai pas eu à donner des détails très circonstanciés. Dans tous les cas j’avais une parade toute prête contre cette éventualité. Je savais que cela ressemblait à la Petite Comtesse ; j’aurais raconté la Petite Comtesse. Heureusement la discussion s’est égarée sur la question de savoir si Croizette prend un poison réel pour prendre un contre-poison après. Là dessus 9h ont sonné et j’ai profité de l’occasion pour me dévisser. Sache donc pour une autre fois que tu as eu l’estomac défoncé. 

En sortant j’ai trouvé un sapin où je me suis hâté de monter et qui m’a conduit à l’op. com. On jouait les noces de Jeannette et [Haydée ?] ; j’ai été rat de Noces de Jeannette et d’une partie du premier acte de Haydée ; je suis arrivé au moment où on chantait que Venise est belle. Maintenant j’étais un peu près. La première chose que j’ai remarquée c’est le grand changement à vue. J’avais eu la veille une grande discussion avec [Monteux ?] qui prétendait que Franck était très chique. De fait elle a fait des progrès insensés. Il est vrai que je crois que Haydée est plus facile à chanter que Galathée. On ne la reconnaissait pas du tout, à peine de figure parce que comme tu dois t’en douter, le costume grec ne lui va pas trop mal.

AL 3p. En-tête de l’École Polytechnique. Collection particulière, 75017 Paris.

Last edit: 8.05.2016