5-2-10. Henri Poincaré to Eugénie Launois

[Juin 1876]

Ma chère

Comment veux-tu que je m’informe de Bourgain puisque toute sa promoss est partie depuis un mois. Mais sois tranquille on ne tardera pas à avoir de ses nouvelles. Il faut savoir, en effet, que M. Hédart tient un commerce de bouchons dans la rue du dragon, et que Mlle Hédart, sa fille unique, est très bien, a 200000 frs de dot et s’est mis en tête d’épouser un ingénieur des Ponts et Chaussées. Au commencement de l’hiver dernier les salons de ce négociant reçurent les visites assidues de deux jeunes élèves ingénieurs, MM. X. Clavenad et Maxime Bourgain. La jeune fille  tenait la balance égale entre ses deux soupirants mais la mère tenait beaucoup à ne pas s’éloigner de sa fille. Le problème consistait donc à choisir une résidence aussi rapprochée que possible de Paris et la solution dépendait du classement. Or les deux jeunes gens se serraient de près. De là un double mouvement de bascule. Quand Clavenad avait 19, il faisait maigre le vendredi et Bourgain s’en allait chercher des consolations rue Gay-Lussac N° 48 ; quand Clavenad avait 15, et Bourgain 19, Clavenad se bourrait de viande le vendredi, et Bourgain délaissait la rue Gay-Lussac pour la rue du dragon. Enfin la solution approchait le classement parut et Clavenad battit Bourgain d’une encolure. Peut-être y eut-il une tentative désespérée mais elle fut infructueuse. Enfin il y a 10 jours, M. et Mme Hédart avaient l’honneur de faire part à M. Maxime Bourgain du mariage de Mlle X Hédart, leur fille, avec M. X Clavenad. À l’heure qu’il est, le fait est accompli et la lune de miel a commencé. 

6e journée (suite)

A Pointe du Rozel
B Village du Rozel
C Les Pieux
N Plage du Rozel
M Schistes très anciens et filons de porphyre (coupes ci-dessous)
F Flammanville (carrières de granite et de porp.)
D Port de Diélette
  Courbes de niveau  
H carrières des environs des Pieux

Cependant mon oeil ne me faisait plus mal du tout, mais néanmoins je conservais le torchon que j’avais mis dessus de telle sorte que je n’avais plus que l’usage d’un oeil. Or rien de plus assommant que cette situation. C’est très arrivé que cela sert à quelque chose d’avoir deux yeux. D’abord on voit des deux côtés au lieu de ne voir qu’à gauche ; ensuite on se rend comptes des distances ; on peut sauter un fossé  au lieu d’en faire le tour de peur de rester à moitié chemin. C’est dans cette situation que j’allai visiter les carrières H. Ensuite on se met à descendre jusqu’en B où on rencontre une ferme crénelée à l’aspect châteaufortesque, puis une église, puis des maisons. Or c’est là qu’il s’agissait de déjeuner ; notre matériel se réduisait à du vin et du jambon avec lequel on comptait dîner sur l’herbe ; or pas d’herbe. On parlemente avec un monsieur qui consent à compléter notre matériel par des bancs, chaises, assiettes, verres, couverts et une omelette, mais se déclare incapable de nous loger. On parlemente avec le monsieur de vis-à-vis qui possède une cour et nous la prête pour nous y installer ; on s’y installe, on commence à déjeuner. Mais à peine a-t-on commencé qu’on entonne un chambard et le monsieur en question se dévisse à [Carla ?] et commence à laïusser. D’abord on n’entend rien à cause du bruit ; enfin on finit par distinguer, nous vous avons prêté notre maison pour y manger, pas pour y chanter parce que c’est une maison de deuil. On cesse de chanter puis de dîner et après un seul homme [mot ill.] on se remet en marche.

AL 4p. Collection particulière, Paris (C054). Last edit: 28.09.2014