5-2-12. Henri Poincaré to Eugénie Launois

[Juin 1876]

Ma chère maman,

Il n’y absolument aucun danger que l’Allemagne s’étende jusqu’à la Saône. Une pareille annexion alexandro-napoléonesque n’aurait pas le sens-commun et serait pour la Prusse une source d’embarras sans aucun avantage. Quant à un partage de la France c’est une chose radicalement impossible, vu que les copartageants se trouvaient situés à des distances insensées de leurs nouvelles conquêtes et seraient obligés d’entretenir à grand frais une armée pour se défendre contre les populations et contre leurs co-voleurs. Ce qui me paraîtrait beaucoup plus vraisemblable c’est l’annexion à la Prusse de la Belgique et de la Hollande, ce qui serait pour nous un grand malheur, ce qui doublerait les côtes allemandes,  la flotte allemande, et donnerait à l’Allemagne de riches colonies, et de plus nous mettrait dans une situation militaire détestable, sans parler de la richesse industrielle des Pays-Bas. Peut-être l’Allemagne nous demanderait-elle aussi de l’argent si nous étions vaincus. Il est enfin possible qu’elle demande à la Russie, soit la Bohême ou même toute la [mot ill.], soit la Courlande avec ou sans Riga ou la Livonie.

J’ai été voir Bonnet aujourd’hui ; il me prêtera les questions données à la licence aux dernières sessions. Il m’a parlé de son affaire ; il a reçu une lettre d’un colleur des Postes qui dit qu’il est persuadé qu’on n’a pas divulgué, mais deviné le sujet de la compo, que lui était bien certain depuis le mois d’avril qu’on donnerait un pareil sujet et qu’il l’avait fait faire plusieurs fois à ses élèves ( ?). Il paraîtrait que Bonnet est étranger à la rédaction de la note de l’Officiel. Viens quand tu voudras, il est inutile que ce soit précisément au moment de la licence. Le moment le plus favorable est certainement celui des catacombes, c’est-à-dire du 21 au 30 Juillet. Je suis en état de siège. L’ami à Monsieur a loué une chambre au [4e ?], il a déjà emménagé différentes choses. L’ami à Monsieur répond au signalement de Préfontaine. J’ai profité de ce charitable avertissement pour museler ma porte et mettre la clef dedans de manière à donner à  ma chambre le faciès d’une chambre où il n’y a personne.

6e journée (suite)

En quittant Flammanville, on descend une petite route à travers le granite et on arrive tout à coup au bord de la mer qu’on domine de 30 m ; la vue s’étend depuis la pointe de [mot ill.] jusqu’à celle de la Hongue ou plus exactement jusqu’au point A. Néanmoins cette grande étendue de côte est très belle, il fait un temps magnifique ; de plus, la côte est granitique ; d’immenses blocs forment la rive ; on suit ainsi la mer en se maintenant à la même cote de 30 m jusqu’en vue de Diélette où on commence à descendre. Nous arrivons ainsi jusque chez un bonhomme qui nous donne du cidre et nous raconte qu’il y a à Diélette une mine de fer très riche où l’on trouve même de l’or (lisez pyrite).

Nous allons voir l’affleurement où on trouve de beaux morceaux de minerai avec des coquilles et des algues attachées après ; car l’affleurement est recouvert à marée haute ; les ouvriers, quand la mine était exploitée, descendaient à marée basse et restaient enfermés jusqu’au reflux suivant. Aujourd’hui elle est abandonnée au grand désespoir de tous les Diélettois. Diélette est un petit  port presque à sec à marée basse ; avec une grande jetée d’où on a une belle vue. Des ouvriers [déparent ?] la jetée et se lamentent sur l’abandon de la mine.

Nous remontons en voitures ; mais comme je ne veux plus me trouver dans la situation de la Roumanie entre la Russie, l’Autriche et la Hongrie, je remonte dans la voiture administrative où rien de particulier ne se passe jusqu’en vue de Cherbourg ; je vois enfin cette vue de la rade que je n’avais pas vue en allant ; c’est moins beau que la rade de Brest ; ce n’est que la pleine mer avec deux ou trois bateaux et une ligne noire représentant la digue. Le soir je me couche sans tambours ni trompettes.

7e journée

Le lendemain plus de mal à l’oeil ; je pars pour Paris à 7 h ; je revois les vaches les prairies d’Isigny puis Caen, etc. Je suis à Paris à 5 h et me voilà.

AL 4p. Collection particulière, Paris. C056.

Last edit: 28.09.2014