5-2-1. Henri Poincaré to Eugénie Launois

[Ca. 03.1876]

Ma chère maman

Lundi soir après avoir mis mon topo à la poste, j’aperçus une affiche de théâtre ; je vis qu’on jouait Le gendre de M. Poirier, avec Got et Delaunay. Je me décidai donc à y aller. J’allai alors chez laveur avec les ponts où j’entendis la conversation suivante :

1er Pont. Eh bien, et le mariage de Bourgain, qu’est-ce qu’il devient, on n’en parle plus.
Moi, tiens il se marie Bourgain.
1er Pont. Tiens, tu le connais, Bourgain.
Moi. Oui je le connais.
1er Pont. Et tu ne savais pas çà, voilà deux ans qu’il doit se marier.
Moi. Toujours avec la même.
1er Pont. Toujours avec la même.
Lui. Un bel exemple de fidélité.
2ème Pont. J’espère qu’il nous invitera à la noce.  1er Pont. Oui, on dansera. D’ailleurs il dit qu’il danse déjà beaucoup. Il m’a dit l’autre jour Nous dansons beaucoup rue Monge (sic). 3e. Ah, c’est rue Monge.
1er Pont. Oui, c’est rue Monge (sic).

J’allai ensuite aux Français ; arrivant vers 7 h. Chiade insensée, déjà les queues des deux bureaux étaient obligées de se replier n fois sur elles mêmes pour ne pas empiéter l’une sur l’autre. J’étais en train de me demander si je devais retourner chez moi quand j’aperçus en tête de la queue (sic) un petit chapeau qui me dit bonjour, sous ce petit chapeau je reconnais Bonnefoy auquel je confie mes intérêts. Il prend aussi en main ceux de [Thiré ?] dont la situation est identique à la mienne. Enfin il passe, nous franchissons différentes barrières à la grande stupéfaction des représentants de la force publique, et nous installons à nos places.

La première pièce était Philiberte d’E.Augier. La pièce est fort jolie. C’est une jeune fille à qui sa nièce acariâtre est parvenue à faire croire qu’elle est laide. Comme d’ailleurs elle est très riche, elle se figure que tous les bonshommes qui la recherchent se moquent bien d’elle et elle les reçoit comme des chiens dans un jeu de quilles, d’où une série de complications qu’il serait trop long d’énumérer. Le type le plus épatant là-dedans était Thiron (que tu as dû voir dans la G. M. ou dans [Bruno ?], d’après ce que tu m’as dit) il faisait un vieux gentilhomme (naturellement) qui voudrait épouser la demoiselle et qui l’entretient naturellement dans ses idées pour l’empêcher de chercher ailleurs. La jeune fille était Broissat. Les autres étaient insignifiants. Venait ensuite Le gendre de M. Poirier. Got faisait M. Poirier plus épatant que jamais ; Delaunay le gendre, moins chic que la dernière fois que je l’ai vu mais encore très épatant ; enfin Croizette moins chique que dans le Demi Monde mais comprenant mieux son rôle que dans Mlle de la Seiglière. Thiron faisait le cuisinier mais le gentilhomme lui convenait mieux. Tu me préviendras quand tu auras rencontré Mme Courtet avec des lunettes.

AL 3p. Collection particulière, Paris 75017.

Last edit: 28.09.2014