3-18-2. H. Poincaré to Camille Flammarion

[Vers le mois d’avril 1904]11Le contenu de cette lettre est transcrit d’après la version publiée (Poincaré 1904). Flammarion s’identifie comme le destinataire de la lettre de Poincaré dans sa préface : La terre tourne-t-elle?
Un certain nombre de journaux de France et de l’étranger ayant continué à publier des articles sous ce titre, et à prétendre que M. Poincaré doute du mouvement de rotation de notre planète, malgré l’article publié ici même par M. Flammarion, et à en prendre acte pour mette en suspicion les vérités les mieux démontrées de l’astronomie moderne, l’éminent professeur de la Faculté des Sciences a pensé qu’il aiderait à détruire la légende que l’on cherche à créer en écrivant la lettre suivant à M. Flammarion.
Comme nous l’avons dit (Bulletin de mars, p. 118), c’est étrangement outrepasser sa discussion métaphysique sur ‘‘le mouvement relatif et le mouvement absolu’’ que de faire supposer au public que notre grand mathématicien doute — et puisse douter un seul instant — des mouvements de la Terre, car il est de ceux dont les travaux ont le mieux prouvé ces mouvements.
Voici la lettre de M. Poincaré:
(C. Flammarion, Bull. Soc. astron. France 18, 1904, 206)
L’article mentionné dans cette préface est celui de Flammarion (1904).

Mon cher collègue,

Je commence à être un peu agacé de tout le bruit qu’une partie de la presse fait autour de quelques phrases tirées d’un de mes ouvrages — et des opinions ridicules qu’elle me prête.22Au sujet de la controverse sur le sens des propos de Poincaré, voir Mawhin (1996, 2004).

Les articles auxquels ces phrases sont empruntées ont paru dans une Revue de métaphysique; j’y parlais un langage qui était bien compris des lecteurs habituels de cette Revue.

La plus souvent citée a été écrite au cours d’une polémique avec M. Le Roy, dont le principal incident a été une discussion à la Société Philosophique de France. M. Le Roy avait dit: ‘‘Le fait scientifique est créé par le savant’’.33Pour une présentation de ce point de vue nominaliste, voir Le Roy (1901). Et on lui avait demandé : Précisez, qu’entendez-vous par un fait? Un fait, avait-il répondu, c’est par exemple, la rotation de la Terre. Et, c’est alors qu’était venue la réplique: Non, un fait, par définition, c’est ce qui peut être constaté par une expérience directe, c’est le résultat brut de cette expérience. À ce compte, la rotation de la Terre n’est pas un fait.

En disant: ‘‘Ces deux phrases, la Terre tourne, et il est commode de supposer que la Terre tourne, n’ont qu’un seul et même sens’’, je parlais le langage de la métaphysique moderne. Dans le même langage, on dit couramment ‘‘Les deux phrases, le monde extérieur existe et il est commode de supposer que le monde extérieur existe, n’ont qu’un seul et même sens.’’

La rotation de la Terre est donc certaine, précisément dans la même mesure que l’existence des objets extérieurs.

Je pense qu’il y a là de quoi rassurer ceux qui auraient pu être effrayés par un langage inaccoutumé. Quant aux conséquences qu’on a voulu en tirer, il est inutile de montrer combien elles sont absurdes. Ce que j’ai dit ne saurait justifier les persécutions exercées contre Galilée, d’abord, parce qu’on ne doit jamais persécuter même l’erreur, ensuite parce que même au point de vue métaphysique, il n’est pas faux que la Terre tourne, de sorte que Galilée n’a pu commettre d’erreur.

Cela ne voudrait pas dire non plus qu’on peut enseigner impunément que la Terre ne tourne pas, quand cela ne serait que parce que la croyance à cette rotation est un instrument aussi indispensable à celui qui veut penser savamment, que l’est le chemin de fer, par exemple, à celui qui veut voyager vite.

Quant aux preuves de cette rotation, elles sont trop connues pour que j’insiste. Si la Terre ne tournait pas sur elle-même, il faudrait admettre que les étoiles décrivent en 24 heures une circonférence immense que la lumière mettrait des siècles à parcourir.

Maintenant, ceux qui regardent la métaphysique comme démodée depuis Auguste Comte, me diront qu’il ne peut y avoir de métaphysique moderne. Mais la négation de toute métaphysique, c’est encore une métaphysique, et c’est précisément là ce que j’appelle la métaphysique moderne.

Pardon de ce bavardage, et tout à vous.

Poincaré

PD 2p. Poincaré (1904, 216–217).

Time-stamp: " 6.03.2016 23:48"

Références