7-1-19. Les sciences et les humanités

[22.05.1912]11endnote: 1 Le 22.05.1912, Poincaré a prononcé à Vienne un discours lors de la réunion annuelle du Verein der Freunde des humanistischen Gymnasiums, dans le Festsaal de l’université de Vienne. Son discours a été publié en français sous le titre “Les humanités et les sciences” (Poincaré 1912b) et en allemand sous le titre “Humanistische Bildung und exakte Wissenschaft” (Poincaré 1912a), dans une traduction de H. von Arnim. Un extrait de la conférence a été cité par le mathématicien Leo Königsberger (1913, 10). Poincaré, accompagné de sa fille Jeanne, était l’invité d’honneur de ce “Poincaré-Abend” viennois, lors duquel plusieurs personnalités ont fait ses louanges. Les réponses de Poincaré ont été transcrites et publiées dans le rapport de l’assemblée (Frankfurter et al. 1912).


Les Sciences et les Humanités22endnote: 2 Poincaré a choisi le même titre pour sa conférence à Vienne que pour celle publiée chez Fayard en 1911 (Poincaré 1911). Est-ce pour cette raison que Salomon Frankfurter l’a éditée sous le titre “Les humanités et les sciences”? Quoi qu’il en soit, il est peu probable que Poincaré ait eu le temps de corriger les épreuves avant sa mort. Le manuscrit ne porte pas d’annotation, à une exception, de main inconnue, en crayon rouge : “Zu setzen für Mitteilung XIII”.

Les savants peuvent-ils tirer profit d’une solide culture littéraires, ou cette culture n’est-elle pour eux qu’un luxe inutile? Il est clair d’abord que s’ils n’en tiraient pas d’avantage en tant que savants, elle leur serait toujours utile en tant qu’hommes; ils ne sont pas constamment enfermés dans leur laboratoire, ils vivent de la vie de tout le monde et rien de ce qui est humaine leur doit être étranger; mais ce n’est pas la question que je veux traiter ici. Je ne m’occupe as de l’homme, mais uniquement du savant et je veux faire voir dans quelle mesure son activité scientifique deviendra plus fructueuse si son esprit a reçu la saine nourriture des lettres classiques.

Certes je ne prétends pas dire que quiconque n’a pas passé par les humanités doit renoncer à devenir un savant; les faits me donneraient de trop faciles démentis; le génie trouve toujours sa voie, et il la fraye au besoin à travers les fourrés les plus épais; mais cela ne veut pas dire qu’il ne vaut pas mieux prendre la grande route. Je ne veux pas non plus vous citer la liste de tous les grands hommes qui ont été à la fois des savants de premier ordre et des lettrés délicats; il serait trop aisé de me répondre que, il y a cinquante ans à peine, tout le monde bénéficiait de la culture classique, et qu ces grands hommes l’avaient reçue comme tous leurs contemporains. Et pourtant croyez-vous que Gauss, que Laplace, que tant d’autres auraient été ce qu’ils ont été, s’ils n’avaient été affinés par le commerce des Lettres.

Oui, c’est vrai, il y a cinquante ans, personne n’aurait jugé utile la démonstration que j’entreprends aujourd’hui, tant la vérité que je veux défendre paraissait évidente et au-dessus de toute discussion. Mais depuis sont venus les raisonneurs; que signifient, disaient-ils, ces vaines exercices de grammaire où nos enfants consument leurs plus belles années; pourquoi les laisser en face des anciens qui sont morts e qui ne reviendront plus, au lieu de leur montrer tout de suite le monde moderne qui est vivant? Les conquêtes de la Science s’accumulent, il faudra des années d’étude pour nous les assimiler; ces années précieuses, nous ne pouvons les gaspiller; la culture littéraire n’est que du temps perdu, du gaspillage, il faut aller droit au but pour aller vite. messieurs, les Mathématiciens disent que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre, mais ils ont tort, nous l’allons montrer tout à l’heure.

Et après les raisonneurs sont venus les statisticiens; ils ont argué des succès obtenus aux examens scientifiques par les élèves de l’enseignement moderne. C’était là une pauvre raison. Dans l’enseignement moderne, on commence les sciences plus tôt, le jour de l’examen, en en a revu les matières deux fois plus souvent que les camarades des écoles classiques, on finit par les savoir par cœur; mais la formation de l’esprit n’a pas profité de ce rabâchage continuel, on a plus appris, mais on est moins capable d’apprendre; ce n’est pas à l’école qu’il faut apprendre, c’est dans la vie; à l’école il faut apprendre à apprendre. Revenez donc dix ans après l’examen, et voyez ce que seront devenus les uns et les autres; ceux qui savaient bien leur programme, parce qu’ils l’avaient cent fois repassé; ceux qui n’en avaient eu qu’une vue générale, amis dont l’esprit était fortement trempé.

[la suite de la transcription est en attente]

AD 10p. Collection particulière, Paris 75017.

Time-stamp: "29.08.2019 20:42"

Notes

  • 1 Le 22.05.1912, Poincaré a prononcé à Vienne un discours lors de la réunion annuelle du Verein der Freunde des humanistischen Gymnasiums, dans le Festsaal de l’université de Vienne. Son discours a été publié en français sous le titre “Les humanités et les sciences” (Poincaré 1912b) et en allemand sous le titre “Humanistische Bildung und exakte Wissenschaft” (Poincaré 1912a), dans une traduction de H. von Arnim. Un extrait de la conférence a été cité par le mathématicien Leo Königsberger (1913, 10). Poincaré, accompagné de sa fille Jeanne, était l’invité d’honneur de ce “Poincaré-Abend” viennois, lors duquel plusieurs personnalités ont fait ses louanges. Les réponses de Poincaré ont été transcrites et publiées dans le rapport de l’assemblée (Frankfurter et al. 1912).
  • 2 Poincaré a choisi le même titre pour sa conférence à Vienne que pour celle publiée chez Fayard en 1911 (Poincaré 1911). Est-ce pour cette raison que Salomon Frankfurter l’a éditée sous le titre “Les humanités et les sciences”? Quoi qu’il en soit, il est peu probable que Poincaré ait eu le temps de corriger les épreuves avant sa mort. Le manuscrit ne porte pas d’annotation, à une exception, de main inconnue, en crayon rouge : “Zu setzen für Mitteilung XIII”.

Références

  • S. Frankfurter, H. Poincaré, Toldt, V. Wittek, and Cwiklinski (1912) Bericht über die VI. ordentliche Vereinsversammlung am 22. Mai 1912. Mitteilung des Vereins der Freunde des humanistischen Gymnasiums 13, pp. 40–67. Link Cited by: endnote 1.
  • L. Königsberger (1913) Die Mathematik eine Geistes- oder Naturwissenschaft?. Carl Winter, Heidelberg. Cited by: endnote 1.
  • H. Poincaré (1911) Les sciences et les humanités. Fayard, Paris. Link Cited by: endnote 2.
  • H. Poincaré (1912a) Humanistische Bildung und exakte Wissenschaft. Deutsche Revue 37, pp. 147–157. Link Cited by: endnote 1.
  • H. Poincaré (1912b) Les humanités et les sciences. Mitteilung des Vereins der Freunde des humanistischen Gymnasiums 13, pp. 52–62. Link Cited by: endnote 1.