Henri Poincaré: Rapport sur les travaux de Marcel Brillouin

[Avant le 23 janvier 1911]11endnote: 1 Le contexte de ce rapport est vraisemblablement l’élection du successeur de Désiré Gernez (1834–1910) à la section de physique de l’Académie des sciences de Paris. Marcel Brillouin fut candidat, ainsi que Marie Curie et Édouard Branly. L’élection a eu lieu le 23 janvier 1911; Brillouin n’a reçu qu’une voix au premier scrutin, et Branly fut élu en ballotage à 30 voix contre 28 pour Marie Curie (Monod-Broca 1990, 288).

Après ce rapide exposé, il est facile de caractériser les tendances et le talent de M. Brillouin.

On remarquera d’abord la variété des sujets abordés par ce savant. Cette variété est nécessaire à qui veut enseigner la Physique Mathématique. Le but de cette science est de ramener de plus en plus à l’unité les données diverses de la Physique Expérimentale. Pour qu’une semblable entreprise ait des chances de succès, il faut que celui qui s’y applique ne perde de vue aucun des éléments q’il s’agit de rassembler.22endnote: 2 Variante : “… ait étudié ne perde de vue aucun des éléments … ”.

Une autre particularité des travaux de M. Brillouin mérite de fixer notre attention. Les savants, et en particulier ceux qui cultivent la Physique Mathématique, sont souvent obligés de simplifier artificiellement les objets dont ils s’occupent. Ils se supposent placés dans une sorte de cas limite idéal, où règnent des conditions simples. C’est ainsi qu’ils arrivent à énoncer des lois simples, mais qui ne sont applicables que si on leur fait subir des corrections pour tenir compte de la différence entre les conditions réelles et les conditions idéales de l’hypothèse.

Je ne citerai qu’un exemple; dans la théorie de l’élasticité, on se suppose toujours placé en deçà de la limite d’élasticité et on arrive à des lois qui ne sont rigoureusement vraies que pour des déformations infiniment petites. Il y a quelque chose d’analogue dans toutes les autres théories.

Il se constitue ainsi autour du domaine proprement dit de la Physique Mathématique une sorte de marche mal explorée, où l’expérimentateur ne pénètre qu’à regret et où, en général, le théoricien ne pénètre pas du tout, préférant cultiver des terres où il n’a pas à redouter tant de pièges. Dans cette marche, les résultats sont assez nombreux mais incohérentes et en apparence, le désordre y règne.

Ce sont ces régions délaissées qui attirent la curiosité de M. Brillouin; et il a fait de grands efforts pour les faire rentrer dans l’unité. Il ne cherche pas à tirer des lois connues une suite indéfinie de conséquences; c’est au moment où une loi va cesser d’être vraie qu’elle l’intéresse. C’est ce qui a déterminé M. Brillouin à étudier spécialement les déformations permanentes, ou l’a conduit souvent dans la physique moléculaire.

C’est là l’originalité de M. Brillouin parmi les savants qui s’occupent de Physique Mathématique; il en doit sans doute à cette circonstance qu’il n’a jamais perdu le contact de l’expérience.

Ces raisons nous semblent suffire pour justifier la place attribuée à M. Brillouin sur la liste de présentation que votre commission a l’honneur de vous soumettre.

AD 3p. Dossier Marcel Brillouin, Archives de l’Académie des sciences de Paris.

Time-stamp: " 1.07.2019 13:00"

Notes

  • 1 Le contexte de ce rapport est vraisemblablement l’élection du successeur de Désiré Gernez (1834–1910) à la section de physique de l’Académie des sciences de Paris. Marcel Brillouin fut candidat, ainsi que Marie Curie et Édouard Branly. L’élection a eu lieu le 23 janvier 1911; Brillouin n’a reçu qu’une voix au premier scrutin, et Branly fut élu en ballotage à 30 voix contre 28 pour Marie Curie (Monod-Broca 1990, 288).
  • 2 Variante : “… ait étudié ne perde de vue aucun des éléments … ”.

Références

  • P. Monod-Broca (1990) Branly au temps des ondes et des limailles. Belin, Paris. Cited by: endnote 1.