2-35-10. Gustave Le Bon to H. Poincaré

9/1 99

29, Rue Vignon (Madeleine), Paris

Cher Monsieur,

Ces expériences seront réalisées dès que j’aurai le soleil assez longtemps assez haut sur mon horizon c’est-à-dire en avril.11Poincaré encourage Le Bon à ne pas attendre le soleil; voir Poincaré à Le Bon, fin janvier 1899 (§ 35.11).

En attendant voici le détail d’expériences que j’ai faites samedi à l’arc électrique puis vérifiées hier au soleil.22Il s’agit des investigations des propriétés optiques de la luminescence, et des rayons ultraviolets (Le Bon 1899b, 1899a). Je voulais savoir les régions de l’infra rouge les plus actives sur les sulfures du moins sur certains sulfures. Le maximum d’action est dans l’infra rouge aux environs de 1μ et dans cette région la sensibilité est de l’ordre de celle du gélatine bromure pour le bleu.

Voici la seconde épuration permettant de voir à l’œil la sensibilité des diverses régions.

AB est un écran sulfuré sur lequel on projette un spectre.

B est un corps opaque masquant la partie inférieure de l’écran et qui a été dans l’expérience du papier noir et de l’ébonite.

Voici en grandeur exacte les effets observés.

La plaque impressionnée d’abord à la lumière étant mise en place on fait brusquement tomber le spectre sur elle dans l’obscurité et on obtient ce qui suit :

  • La première action se traduit très rapidement par un noircissement intense en A (contours bien moins arrêtés que sur le dessin).

  • On observe ensuite un noircissement bien moins intense en B séparé de A par un espace blanc.

  • Le noircissement gagne lentement le rouge où il reste toujours faible puis à la longue atteint en se dégradant la région du vert.

  • Si on prolonge l’expérience la bande blanche entre A et B est envahie et disparaît à peu près.

  • En soulevant le papier noir on voit qu’il a été traversé (l’impression en A et B).

Conclusion : le maximum d’action est assez loin dans l’infra rouge et si les verres rouges détruisent de suite la luminosité des sulfures c’est par l’infra rouge qu’ils laissent passer et non par l’action très faible du rouge.

Répété hier à lumière solaire mais avec bien plus de précision à cause de la perfection de la mise au point grâce à la possibilité d’une petite fente. Même résultat mais les bandes sont bien plus étroites. La bande blanche qui sépare A et B existe mais à condition de ne pas prolonger la pose plus de 1". En prolongeant la pose la lumière se propage (comme sous les étoiles métalliques couvrant l’ébonite) et on n’a plus qu’une bande uniformément noire jusque au delà de F. En comparant les images ainsi obtenues sur les sulfures à celles obtenues photographiquement sous l’ébonite on constate que le dévoilage que je vous ai montré correspond bien à la bande A.

Depuis que je vous ai vu j’ai étudié la transparence des solutions suivantes : humeur vitrée de l’œil, bichromate de potasse, sulfate de cuivre, sulfate de fer. Les trois premières sont fort transparentes. La dernière (sulfate de fer) l’est 4 fois moins ce qui veut dire qu’au lieu de 10" pour avoir une image, il en faut 40. La lumière visible est arrêtée par un papier noir qu’on peut mettre comme je vous l’ai montré autour de la lampe.

En résumé les corps diélectriques réputés les plus opaques sont très transparents pour la lumière, si transparents qu’on peut photographier les objets à travers les corps opaques. Pour les métaux il y a évidemment transformation de la lumière (puisqu’il n’y a pas de polarisation) et je n’en parlerai pas pour le moment.

Your very devoted,

Gustave Le Bon

Voici comment s’étend la lumière du spectre sur la plaque photogr. d’après les clichés


1° Pose très courte 1" Spectre à bords très nets.
2° Pose plus longue 1 Bords très nets mais entourés d’un nuage noir commençant autour du bleu.
3° Pose de 1 heure Extension du voile dans toute la plaque avec dévoilage dans le bleu et le violet seulement.

N’ayant pu vous montrer que sommairement mes expériences je voudrais cependant vous faire remarquer que la méthode d’étude de la transparence donne des indications comparatives très exactes. Elle est indépendante des variations de la lampe, de la distance à la lampe, de la qualité de l’écran, facteurs encombrants de l’ajustement desquels il n’y a pas à se préoccuper. Le temps est le seul élément à calculer. Prenant dans chaque expérience le temps qu’il faut à la lumière de la lampe pour éteindre le sulfure(1) pendant cette expérience je recherche simplement le nombre de secondes nécessaires pour obtenir la même extinction avec les divers corps opaques à comparer placés à côté. Tout le travail consiste à compter les secondes et comparer l’intensité des 2 plages voisines.

Cette méthode m’a permis de constater les variations énormes d’intensité qu’éprouve le spectre infra rouge solaire, par suite sans doute de l’absorption qu’aura la vapeur d’eau des nuages. A certains moments le spectre infra rouge solaire peut devenir 60 fois moins actif. Les rayons actiniques ne varient jamais dans de telles proportions.

(1) Les lumières artificielles employées (bougies, pétrole) éteignent le sulfure de Zn mais ne l’illuminent pas. Avec le sulfure de calcium ce serait le contraire. Il ne s’éteint que derrière un corps opaque.

ALS 5p. Collection particulière, Paris 75017.

Time-stamp: "19.03.2015 01:56"

Références

  • G. Le Bon (1899a) Sur la transparence des corps opaques pour les radiations lumineuses de grande longueur d’onde. Comptes rendus hebdomadaires de l’Académie des sciences de Paris 128, pp. 297–300. External Links: Link Cited by: 2-35-10. Gustave Le Bon to H. Poincaré.
  • G. Le Bon (1899b) Sur les propriétés optiques de la luminescence résiduelle invisible. Comptes rendus hebdomadaires de l’Académie des sciences de Paris 128, pp. 174–176. External Links: Link Cited by: 2-35-10. Gustave Le Bon to H. Poincaré.