2-50-1. H. Poincaré to Wilhelm Conrad Röntgen

[Ca. 07.1896]

Monsieur et très honoré Collègue,

J’ai bien tardé à vous écrire pour vous exprimer mes remerciements de votre envoi et mon admiration pour votre belle découverte.11Röntgen envoie à quelques hommes scientifiques de premier plan le 01.01.1896 son article (Röntgen 1895) annonçant la découverte des rayons X (Seliger 1995, 29).

Ma curiosité en est vivement excitée; c’est un agent aussi nouveau que l’était l’électricité du temps de Gilbert; toutes les fois qu’une force nouvelle nous est ainsi révélée, il semble que Dieu veut brusquement nous rappeler que nous sommes entourés de mystères et que la science ne nous les dévoilera qu’un à un.22William Gilbert (1544–1603), fellow de St. John’s College, Cambridge, médecin de la reine Elizabeth I, met en évidence le magnétisme terrestre. Le sentiment exprimé par Poincaré se retrouve dans un article qu’il écrit pour les lecteurs de la Revue générale des sciences pures et appliquées (Poincaré 1896, 56).

Vous devez être assailli de demandes de tous côtés; aussi j’ose à peine vous demander des explications de détail sur certains points.

Vous dites que vous avez fait des essais d’interférence, d’ailleurs infructueux; je ne me figure pas bien comment vous avez pu vous y prendre; qui dit interférence suppose deux rayons partis d’un même point et aboutissant au même point après avoir parcouru des chemins différents. Comment cela est-il possible si ces rayons rectilignes ne peuvent être déviés ni par la réfraction, ni par l’aimant ?33A partir de l’absence apparente de réfraction des rayons X, W.C. Röntgen suppose qu’il s’agit d’ondes longitudinales. Selon Poincaré, cette absence de réfraction est la propriété “la plus extraordinaire” des rayons Röntgen (1896, 55). En fait, comme le remarque Wheaton (1983, 18), plusieurs théoriciens, tels W. Thomson, L. Boltzmann, et G. Jaumann, ont voulu croire qu’il s’agissait d’ondes longitudinales. Mais l’absence de réfraction n’avait pas besoin de cette hypothèse; elle se laissait expliquer chez J.J. Thomson par la théorie de la dispersion de Helmholtz, selon laquelle dans toute substance l’indice de réfraction s’approche d’unité pour des fréquences très élevées (Darrigol 2000, 305).

On peut se demander si les rayons X ne peuvent être provoqués que par les rayons cathodiques; ou s’ils sont émis par les corps fluorescents quelle que soit la cause de leur fluorescence.44Poincaré (1896) lance cette conjecture dans un article publié le 30.01.1896. Les physiciens sont nombreux à suivre cette suggestion, y compris Henri Becquerel, qui s’intéresse aux propriétés des sels d’urane. C’est cette voie qui le mènera au prix Nobel de physique, décerné à Becquerel, Pierre Curie, et Marie Curie en 1903. Dans l’ignorance où nous sommes, toutes les hypothèses sont possibles; l’essai semble facile; l’avez-vous tenté ?

Je lis dans je ne sais quel journal qu’un Anglais, M. Gifford aurait observé dans le passage des rayons … (le journal dit cathodiques, s’agit-il réellement des rayons cathodiques ou des rayons X) à travers les métaux « quelque chose d’analogue à la polarisation. »55J. William Gifford (1856–1930) gère une fabrique de dentelle. Il écrit souvent dans Nature à propos de la production des rayons X. La note qui intéresse Poincaré (Gifford 1896) fut publiée le 25.06.1896. Avez-vous entendu parler de cela ou est-ce un simple produit de l’imagination du journaliste.

Veuillez agréer, Monsieur et Cher Collègue, l’assurance de mon sincère dévouement,

Poincaré

ALS 3p. Deutsches Röntgen Museum.

Time-stamp: "26.05.2014 11:28"

Références