5-2-14. Henri Poincaré to Eugénie Launois

[Février 1875]

Ma chère maman,

Il y a eu des événements mercredi ; je me hâte de te dire qu’ils n’ont eu aucun résultat fâcheux. Le matin on fait passer un topo pour ne pas faire la compos. Ce topo est voté par 100 voix contre 41 et on apprend le résultat vers 11 h. À midi on va composer, on part à midi 15 après avoir remis l’énoncé. Étonnement de Vigneron : Est-ce que vous ne composez pas. Étonnement de Flye : Est-ce que vous n’avez pas compris le sujet. À 2 h moins le quart, le colo nous fait appeler au binet. Pourquoi n’avez-vous pas remis de compos ? Mais, mon colonel, dis Bonnefoy, nous avons trouvé qu’il y avait beaucoup d’inégalités dans les compos.

Ainsi vous vous croyez les maîtres ici, vous vous posez en juges suprêmes. Vous vous croyez plus intelligents que vos chefs [mots illisibles] Je vous remercie, MM. je sais que vous n’êtes pas plus coupables que les autres. Capitaine Flye, vous afficherez çà. C’était : ‘‘ le géné commandant l’X étant absent et devant rentrer vers 4 heures, les élèves de la 1ère division attendront sa décision sans sortir ’’. L’ardeur belliqueuse se réveille ; on peut croire que le chahut va commencer ; mais les premières opérations sont malheureuses ; je me dévisse à [Tartrat ?] pour faire ouvrir les caser sous prétexte d’être habillés au moment où le géné reviendra. On refuse, craignant sans doute que nous ne nous mettions tous en tenue et que nous sortions tous en choeur. Immédiatement, un cocon ouvre les caser avec un passe et 10 montent au caser. Les autres hésitent un instant à les suivre ; pendant cet instant Monsaigeon arrive, ferme les casers et les 10 sont pincés. Ce premier résultat refroidit l’ardeur de la promoss. On se dit d’ailleurs que si nous ne faisons pas de chahut, peut-être le géné nous laissera-t-il sortir. Les conscrits qui étaient restés pour voir commencent à s’impatienter et à sortir. Tartrat reste aux fenêtres du binet et sa figure porte les traces du plus profond étonnement.

Laïus de Bonnet

Vers 4 heures, bonnet nous fait appeler : Ceci est la révolte des mauvais élèves contre les travailleurs ; c’est du communisme. Cette composition était tellement facile que le capitaine Flye l’avait faite. Un taupin (sic) l’aurait faite. Le géné a décidé que vous  recommenceriez la compos de 5 à 7. Si à 7 h elle n’est pas faite on schicksalera 7 ou 8 types et on les forcera à écrire sur leurs copies les motifs qui les ont empêchés de composer ; on les enverrait au ministre.

Le vote

Immédiatement nous courons au billard où on trouve toute la promoss ; les majors montent sur la table. On vote à main levée au milieu du chahut le plus formidable. On décide qu’on va remettre tous la même compos. Je rédige immédiatement une solution dont tout le monde prend copie.

La compos

À 5 h on va à l’amphi ; Tartrat arrive très ému et s’attendant à quelque-chose, il bafouille en dictant la compos. À 5 h 45 un cocon sort ; Tartrat a l’air fort étonné de voir sa compos si courte et de voir qu’il appelait les fonctions de Jacobi les fonctions de l’illustre Jacobi. À 5 h 46 ; deuxième cocon ; nouvel étonnement de Tartrat en voyant qu’il partage l’admiration du premier pour Jacobi. Et ainsi de suite jusqu’au point de fuite. De 6 h à 9 h le calme le plus profond règne dans les salles.

La levée de la quarantaine

Lors de la première compos on craignait beaucoup que les postards ne composent. On ne savait rien de leur décision à cet égard. À midi un quart ils s’en vont. Lors de la deuxième compos je me dévisse à Pelletier pour lui demander leur intention ; il dit que leur intention est de faire comme nous. En conséquence le soir un topo passe pour faire lever la quarantaine et il est voté par 180 voix contre 14.

On sort du réfec pour aller dans la cour ; on trouve la porte fermée ; deux basoffs barrent le chemin des réfecs aux conscrits. À ce moment on croit tout fini, et un des deux basoffs monte au caser pour faire l’appel. Eh bien MM. vous ne montez pas ? On commence une course folle du côté des conscrits ; le second basoff se range devant cette charge irrésistible ; le premier court par en haut pour fermer la porte des conscrits ; il arrive trop tard, tout le monde est dans la cour ; on commence à démolir le billard. Arrive le pitaine Tartrat qui cherche à rétablir l’ordre. Il prend 4 types mais n’obtient rien. Il me rencontre et m’ordonne de remonter au caser ; je remonte et en passant il rencontre le colo chez le pique-chien.

La charge du colo

Le colo arrive ; on continue à crier ; alors il se met à courir après la masse des cocons, empoignant tout ce qui lui tombe sous la main, immédiatement on se met à courir ; ce colo court après et les pousse jusqu’au pique-chien. Là il les pousse encore, les fait rentrer au caser sans parvenir cependant à les empêcher de crier.

AL 4p. En-tête de l’École Polytechnique. Collection particulière, Paris. B25.

Last edit: 28.09.2014