5-2-11. Henri Poincaré to Eugénie Launois

[Juin 1876]

Ma chère maman,

Tu me demandes si je suis surpris oui ou non. Il n’y a qu’une chose qui me surprenne c’est ma note d’anglais ; d’autant plus qu’[nom propre ill.] m’avait dit après mon exam que j’aurais une bonne note. Tu me demandais dans l’autre lettre si cela tenait exclusivement au dessin ; cela tient aussi évidemment à mes manipul et à mon 14 en docimasie. Il m’aurait fallu 17,50 en dessin pour passer premier puisque j’ai 908 points, Petitdidier qui est premier 944, et que le dessin compte 7 et que j’avais 11,83. Quant au nota bene dont tu me demandes la raison ; cela veut dire tout simplement que je n’ai 12 ni en dessin, ni en langues étrangères.  6e journée (suite)

Cependant les hostilités paraissaient de nouveau recommencer et bientôt elles prirent un caractère très menaçant pour ma neutralité que je parvins cependant à faire respecter. Les impérialistes (lisez ceux qui étaient sur l’impériale) commencèrent à enlever des chapeaux aux intérieuristes. Mais grâce à Lecornu qui ne craignait pas de faire des expéditions chez l’ennemi en grimpant le long de la voiture jusqu’à l’impériale pendant la marche les intérieuristes, dont je faisais partie, prirent bientôt une revanche. Bientôt l’intérieur regorgea de trophées ; cannes, parapluies, chapeaux s’entassèrent dans la voiture et nos conquêtes furent bientôt complétées par la prise de la casquette de Bonnefoy et de deux bottines et d’une chaussette de Monthiers qui fut obligé de se constituer prisonnier pour les ravoir.

Cependant on arrive à [Sottenville ?], on descend un instant. Chan qui depuis le commencement de la lutte était dans  transes mortelles qu’il n’arrivât un malheur et qui ignorait mon état oculaire, aperçoit tout à coup mon oeil et croit que je l’ai perdu à la bataille. Explications. On remonte, on passe sans doute devant Kitty’s House mais elle était bien-sûr à droite car je n’en ai rien vu. Enfin on redescend ; on est dans un grand village, ce sont les Pieux. On paraît hésiter puis on expédie les voitures sur Diélette. Grâce à la chandelle de [Fuchs ?] dont je me faisais quelques applications de temps en temps je n’avais plus mal du tout mais je gardais toujours mon cache-œil. Cependant je ne sais pourquoi l’adminis ne donnait pas le signal du départ. J’en profitai pour visiter les Pieux ce qui n’est pas long. Comme j’avais un oeil à peu près intact il m’a semblé qu’on avait une belle vue. En effet on domine les plaines d’une espèce de promontoire. Mais pour que la vue soit réellement belle, il faut l’embrasser d’un coup d’oeil ce don t les maisons du dit village vous empêchent totalement. Du  reste pas une seule des dites maisons n’avait de volets verts. J’avais beau tourner mon oeil gauche de tous les côtés je n’en découvris qu’une dans un petit coin et vraiment peu vraisemblable, vu qu’elle ne possédait qu’un étage.

AL 4p. En-tête de l’École Polytechnique. Collection particulière, Paris (C053). Last edit: 28.09.2014