5-1-286. H. Poincaré to Eugénie Launois

[Ca. janvier 1877]

(1) Craignant une nouvelle indiscrétion du cabinet noir, et redoutant que la santé délicate du jeune Barrois ne résiste pas à une nouvelle secousse, je remplace ajoutant par employant.
(2) Mes excuses à Barrois pour cette [cacophonie ?]
(3) Nouvelles excuses. Un grave soupçon s’empare de mon esprit. Il est évident que Barrois moral a des connaissances dans le cabinet noir et qu’il a désiré connaître le résultat des études auxquelles tu t’es livrée sur sa personne.

Hier j’ai dîné chez Me Rinck, Élie n’était pas là il était de semaine.

J’ai vu Me Barthélémy et Me Billy qui m’a raconté que tu lui avais posé des sangsues. J’ai porté la cravache à [Ropote ?] qui n’en a pas voulu ; quant à l’Ag il l’a reçu avec plaisir.
Oui déjà dans mon âtre, un beau feu z’a brillé. Faut-il donc qu’aujourd’hui, z’il soit un feu splendide
Si z’au contraire ce soir par moi fut négligé.
Aux flammes en ce jour faut-il lâcher la bride. 
Si dans l’épître hélas, que le jeune (2) Barrois Lut au cabinet noir, contrairement aux lois,
L’hiatus fleurissait dans des vers par trop libres
Comme dans ton quatrain, son coeur grammatical
En a dû tressaillir dans ses intimes fibres. Daigne me pardonner ce reproche amical.
Revenons à mon feu qui fut cause innocente
D’une digression ennuyeuse et pédante.
Mon garçon tous les jours de bois et de charbon
Fait dans ma cheminée un pompeux édifice
D’une boule gommée ajoutant (1) l’artifice
Avec cet art charmant dont il reçut le don,
l permet à ma main novice et malhabile
D’y faire luire un feu d’une façon facile (2)
Et c’est ce qu’elle fait, quand le clément hiver
Dont jouit notre année a d’assez froides heures
Pour, sans nulle pitié faire périr le ver
Dans les trous qu’il s’est fait, souterraines demeures.
Comme cette donnée est trop vague peut-être
Ce point n’est pas marqué sur chaque thermomètre.
J’ai fait du feu deux fois ; il faut que je le dise (3)
Quels jours, je n’en sais rien ; que cela te suffise.
Or donc nous étions au dimanche du quatorze
J’allai chercher Barrois, et l’amenai chez moi.
Je fis du feu, si bien qu’il faisait chaud ma foi,
Ainsi que le 16 Août sur le plateau de Gorze 
Déjà depuis longtemps il se (4) sentait la tête
ans un état morbide et vraiment trouble-fête
Aussi quand il alla chez Madame Olleris
Qui soigne les bobos de père et de fils
Qui sur l’art médical si savamment disserte
“ Hélas mon cher enfant, vous voulez votre perte
Il faut garder la chambre et rester chaudement
Loin des iniquités de ce ciel inclément ”.
Ainsi fit-il ; le soir on vit deux ou trois dames
Et deux ou trois messieurs dévorer le festin,
Que la cave Olleris arrosait de bon vin.
Je m’en vais te décrire et leurs corps et leurs âmes.
Monsieur, Madame Rinck et l’artilleur Élie
Son trop connus de toi pour que, de renouveau
Je fasse leurs portraits. Mais dis-moi, je t’en prie,
N’as-tu pas, en fouillant les coins de ton cerveau,
Souvenir d’une dame, autrefois fort cotée,
Et qui dut dans son temps valoir dix neuf au moins
Mais dont les traits, hélas, n’ont pu malgré ses soins,
Malgré l’art délicat dont elle est apprêtée,
Conjurer les effets de cinquante ans sonnés.
C’est Madame Thomas dont l’esprit bien orné
Sur ces Saint Germaniens conserve assez d’empire
Pour que tout récemment, pourquoi ne pas le dire,
Elle ait pu convoler dans un troisième hymen,
Avec un assez vieux mais très brave marin.
Quel grade atteignit-il dans notre marine
Je n’en sais rien mais il n’est pas dans la débine 
À côté d’elle Élie, en officier français,
Fait selon son devoir toute espèce de frais.
Il ne parle pas trop de semelles de bottes.
La conversation, quoique fort militaire
N’est jamais descendue au hideux terre à terre.
Or sur ce sujet là quel danger qu’il se crotte ?
L’officier de marine est aussi fort aimable.
Madame de Baudot toujours très agréable
Ils partent tous pourtant et seuls, les Rinck nous restent.
Jules Henri Premier chacun de leur côté
Se livrent à un long écarté.
Les enjeux vont croissant d’une façon fort leste
De Jules devant eux on voit briller les yeux
Et l’on craint un instant qu’une longue partie
Ne retarde sans fin le départ de tous deux.
Enfin tout cesse ; Ida dans son bonheur s’écrie :
“ Partons enfin ”. Pour moi regagnant le logis
J’allai me mettre au lit au numéro 26.

AL 4p. Collection particulière, Paris 75017.

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