5-1-289. H. Poincaré to Aline Poincaré

28 janvier [1877]

Ce papier imprégné des senteurs barroisiques,
Dont l’esprit et le coeur sont très philosophiques
Devra-t-il recevoir chez toi le même accueil
Que celui qu’à Nancy, tous les jours, j’ai coutume
De faire transporter ; mais, hélas, pas à l’oeil.
Je crois que mon esprit va tomber dans la brume,
Si je ne cesse enfin de rimer de travers
Bonne prose vaut mieux que méchants vers.
Tu recevras demain la longue philippique
De l’illustre Raymond qui prends la liberté
De trouver son portrait mauvais et peu flatté.
Il espère sans doute, en laïus attique
Te ramener pour lui vers d’autres sentiments.
Trouveras-tu chez lui deux ou trois éléments
Qu’un premier examen d’un être aussi bizarre
T’avait fait oublier.
Il ne faut pas plier
Devant cette bagarre.
Réponds lui sans tarder comme il l’a mérité :
Quand tu vas chez un photographe
Ne lui reproche pas de n’avoir pas flatté…
Puis un superbe paraphe.
«   L’exactitude est la politesse des photographes  »
«   En ma qualité d’investigateur et de philosophe, je me suis adressé à M. Brisecachet directeur général du Cabinet Noir, qui m’a procuré l’opuscule en question et qui m’a promis d’user de son influence sur Mlle Anastasie directrice générale de la Censure, pour en faire interdire le colportage. Je suis prêt d’ailleurs à t’attaquer en diffamation ; fort heureusement la preuve n’est pas admise dans ces sortes de procès, sans quoi il te serait trop facile de prouver la vérité de tes allégations  ».

Une belle dissertation à faire au sujet de Barrois, serait une étude des modifications que cet animal objet de nos études doit  apporter à la notion que nous possédons du libre arbitre. En effet il semble ne faire usage de cette faculté que pour obéir à des lois aussi inéluctables que celles de la physique. Il en a fait usage, veux-je dire, une seule fois, dès qu’il est arrivé à une pleine possession de lui-même, et cela a été pour l’aliéner complètement. Aussi ne faut-il pas l’accuser d’entêtement lorsqu’il refuse obstinément de reprendre d’un plat dont on lui a servi une première fois une part peu copieuse (je cite un exemple entre mille). Il n’est pas responsable il obéit à la loi qui s’énonce ainsi :

Jamais rien tu ne reprendras
Ni boisson ni nul aliment
Ainsi fait-il des sacrifices avec si peu d’effort qu’il faut de la réflexion pour lui en savoir gré. Hier cependant il a changé d’opinion sur une question. Il était d’avis et que je ne mariasse point et que tu ne t’embarrasses pas non plus d’un mari (car il respecte les lois de la grammaire comme celles de la [civilité ?] puérile et honnête). L’éloquence de [Got ?] David Sichel l’a pleinement convaincu de l’absurdité du célibat.
Nouvelle analyse de Barrois ; due à Bivot :
Mystère(1) 50
Poileau 20
Horace 10
Éléments inconnus jusqu’à nos jours et auxquels nous donnerons les noms de Barroisismes – etc. 20
——-
100

(1) à savoir la régularité dans le travail et la propriété de n’être ni un fou ni un crétin. Toutefois l’influence du mystérium y est tempérée par l’amour du beau complètement inconnu chez le mystère pur et qu’il possède, soit qu’il lui soit venu naturellement, soit qu’il soit convaincu qu’il est bienséant de le posséder. Un autre trait de sa ressemblance entre Mystère et Barrois c’est qu’il est aussi impossible de se figurer Mystère amoureux que Barrois dans la même situation ou en général en proie à une émotion violente.

Si [fin de la lettre].

AL fragment 4p. Collection particulière, Paris 75017.

Time-stamp: " 4.05.2019 01:10"