H. Poincaré to unidentified recipient

Lozère 30 septembre 1910

Monsieur,

Voici les quelques mots que vous m’avez demandés.11endnote: 1 Alors que le destinataire de cette lettre est inconnu, il est vraisemblablement journaliste. Poincaré a participé à la commémoration du centenaire de l’Université de Berlin du 10 au 13 octobre, 1910.

L’Université de Berlin compte cent années d’existence, ces cent années ont été les plus fécondes et les mieux remplies que l’histoire de la Science ait connues. Quelle place a tenue l’Université de Berlin dans l’œuvre scientifique commune de ce siècle, il suffit pour s’en rendre compte de rappeler les noms des Fichte, des Hegel, des Mommsen, des Ranke, des Savigny, des Niebuhr, et dans l’ordre des sciences mathématiques et naturelles ceux des Jacobi, des Kronecker, des Weierstrass, des Helmholtz, des Virchow. Et je ne parle que des morts.22endnote: 2 Pour les sciences humaines, Poincaré nota deux philosophes et quatre historiens : Theodor Mommsen (1817–1903); Leopold von Ranke (1795–1886); Friedrich Carl von Savigny (1779–1861); Barthold Georg Niebuhr (1776–1831). Pour les sciences exactes, il mit en avant trois mathématiciens, un physicien et un médecin: Carl G. J. Jacobi (1804–1851), Leopold Kronecker (1823–1891), Karl Weierstrass (1815–1897), Hermann von Helmholtz (1821–1894), et Rudolf Ludwig Carl Virchow (1821–1902).

Est-ce le hasard qui a réuni tant de gloires diverses ou bien y a-t-il quelque cause profonde, due à la nature spéciale du peuple allemand, qui en a favorisé la floraison?

Sans doute chaque homme de génie ne dépend que de lui-même; il ne ressemble à aucun autre, et on ne saurait lui assigner de loi. Il ne serait pas ce qu’il est pourtant s’il n’avait derrière lui la masse des travailleurs modestes. Ceux-là portent mieux la marque du pays où ils sont nés.

L’Allemagne en possède une phalange incomparable et c’est la une partie de sa force.

Le travailleur allemand de second ordre a la patience, la persévérance, la conscience. Rien ne le rebute, aucun détail ne lui inspire l’indifférence ou le dédain. Les yeux sur l’idéal qu’il ne saurait atteindre mais dont ses maîtres illustres lui montrent le chemin, il tient moins à faire une œuvre étendu qu’une œuvre complète et que la critique ne puisse atteindre. Il se consolera de n’apporter qu’une pierre à l’édifice et n’ambitionnera pas d’élever à lui seul un bâtiment achevé où il puisse inscrire son nom. Il se croira assez payé de toute une vie de labeur par les quelques lignes que lui consacreront les bibliographes.

Ce sont là des vertus qui deviennent de plus en plus précieuses, plus en effet ses conquêtes s’étendent, plus la Science a besoin d’une armée disciplinée. Ce sont les soldats modestes et obscurs qui soutiennent les généraux glorieux et qui rendent leur tâche possible.

L’Allemagne possède les uns et les autres, et elle a beaucoup des uns parce qu’elle a beaucoup des autres.

Je ne veux pas dire seulement que les hommes de génie profitent du long travail anonyme des années antérieures mais je me demande ce qui leur donne le courage; n’est-ce pas cette foule de disciples qu’ils trouvent devant leurs chaires et en qui ils voient des collaborateurs indispensables qu’ils les savent prêts aux mille petites besognes ingrates et fastidieuses sans lesquelles leur pensée demeurerait stérile.

Tel est l’avantage qu’ont assuré à vos maîtres les traditions de la discipline allemande. Sans doute la discipline est nécessaire, mais la science vit surtout de liberté; comment se concilieront ces deux besoins opposés, ce sont les université et parmi elles les universités allemandes qui ont les premières résolu le problème. Dans les autres pays on les a imitées depuis.

Sans doute, cela se trouvait en germe dans les anciennes traditions de notre université parisienne; nous les avions oubliées pour suivre d’autres voies, où nous avons parfois rencontré quelques occasions de gloire; c’est chez vous que nous les avons retrouvées, toutes transformées et adaptées aux nécessités du monde moderne.

Pour résoudre le problème les universités ont proclamé une double liberté celle d’enseigner et celle d’étudier. Chacun peut aller où le poussent ses goûts et ses aptitudes; mais il ne demeure pas isolé.

On est rapproché par la vie universitaire, et, comme disent les soldats, on se serre les coudes. On est ainsi pénétré du sentiment des devoirs que l’on doit remplir en commun et on se soumet sans peine à la discipline parce qu’on s’y soumet librement. Ce qu’ont fait ainsi les individus, les nations doivent le faire; les génies nationaux ne sont pas moins différents les uns des autres que ne le sont les génies individuels. Et cette diversité même est nécessaire. Il faut que chaque race conserve jalousement les qualités que lui a données la nature; et que, sans vouloir imiter servilement ses voisines, elle accomplisse l’œuvre pour laquelle elle est née. Mais il faut qu’elle sente qu’elle ne fait qu’une partie dans un orchestre harmonieux, et pour cela nous devons chercher toutes les occasions de rapprochement, nous apprendrons ainsi à ne pas mépriser les génies qui ne sont pas pareils au nôtre; et les efforts de tous, mieux coordonnés, nous mèneront plus vite au but commun.

Votre bien dévoué

Poincaré

ALS 3p. Darmstaedter H 1879, Staatsbibliothek zu Berlin – Preußischer Kulturbesitz.

Time-stamp: " 4.05.2019 02:25"

Notes

  • 1 Alors que le destinataire de cette lettre est inconnu, il est vraisemblablement journaliste. Poincaré a participé à la commémoration du centenaire de l’Université de Berlin du 10 au 13 octobre, 1910.
  • 2 Pour les sciences humaines, Poincaré nota deux philosophes et quatre historiens : Theodor Mommsen (1817–1903); Leopold von Ranke (1795–1886); Friedrich Carl von Savigny (1779–1861); Barthold Georg Niebuhr (1776–1831). Pour les sciences exactes, il mit en avant trois mathématiciens, un physicien et un médecin: Carl G. J. Jacobi (1804–1851), Leopold Kronecker (1823–1891), Karl Weierstrass (1815–1897), Hermann von Helmholtz (1821–1894), et Rudolf Ludwig Carl Virchow (1821–1902).