5-2-1. Henri Poincaré to Eugénie Launois

[Ca. 03-04.06.1874]

Ma chère maman,

Je n’ai pas pu t’écrire hier parce que j’étais à l’infirmerie et que j’ai pioncé toute la journée. J’y suis encore aujourd’hui mais je vais mieux.

Benort n’a pas beaucoup exagéré; il a seulement remplacé le colo par le géné.

Voici comment l’affaire s’est passée: rien n’était prémédité; on est allé au billard comme cela se fait à toutes les récrés. Arrivés là, on a tapé contre les murs avec les queues et les bancs, de manière à faire un tapage qui s’entendait dit-on du coin de la rue des Écoles et de la rue de la Montagne. À l’arrivée d’un basoff on est sorti du billard et on a fait un seul homme si bien que le basoff s’est trouvé entouré. Il s’est mis à rire et il est parti.

Alors on s’est couché sur le sable de manière à écrire « Bran pour le géné ». Tu comprends sans doute ce que cela veut dire.

Ensuite on a recommencé le tapage au billard et seulement au lieu de taper contre les murs on a tapé contre les carreaux et les tuyaux de poêle. Les tuyaux de poêle ont donc disparu et ont été jetés dans la cour. On s’est ensuite attaqué au poêle lui-même. On l’a déraciné, jeté dans la cour, fait rouler en tête d’un seul homme qui suivaient les bancs du billard et les tuyaux de poêle sur le dos de Lambrecht et d’autres, puis au centre d’une ronde effrénée et enfin développé suivant l’expression géométrique et stéréotomique de Colson. Alors une voix s’écrie Les Protchs (théories) Brûlons les Protchs; on rassemble les bancs; on jette les Protchs par la fenêtre on y met le feu et on danse en rond autour.

À ce moment apparaît le pitaine; on cesse le rond, les cris et on se rentre sous le Pütz. Je me dévisse au pitaine pour lui dire que la manifestation n’est pas dirigée contre lui et que nous regrettons beaucoup qu’elle se soit passée pendant sa semaine.

C’est alors que le colo fait son apparition; il fit arrêter Lambrecht et Colson désignés par Ploch et nous fit rentrer en salle puis cinq minutes après il fit un sallbinet et nous fit redescendre en cour.11Mot d’argot polytechnicien, dérivé du ‘‘binet’’, qui désignait une convocation urgente adressée aux chefs de salles. Un élève passait dans chaque salle et criait ‘‘Sall’Binet !’’, pour signifier ‘‘Chef de salle, au cabinet de service !’’.

Le lendemain on apprit que L. et C. avaient 10 jours de prison; j’ai écrit au géné pour demander une consigne générale et la délivrance des deux cocons. Je n’ai pas de réponse.

L’affaire en est restée là.

AL 2p. Collection particulière, Paris 75017.

Last edit: 28.09.2014