5-2-243. H. Poincaré to Eugénie Launois

[Ca. juin 1876]

Ma chère maman,

Rien de bien neuf pas de punaise dans ma nouvelle chambre; de plus je n’ai pas changé vec le fumiste qui logeait au 4e.

5e journée.

Le lendemain nous ne nous levons que vers 6h ; nous déjeunons, des voitures nous attendent à la porte ; nous montons dedans ; le temps qui la veille était moyen s’est mis tout à fait au beau. Cependant on attend une demi heure environ avant de partir. A la fin apparaît Fuchs qui arrive d’Espagne.11Edmond Fuchs (1837–1889), chargé de cours préparatoire de géométrie descriptive et de topographie souterraine. Il prend place à côté de Chan et nous partons. Nous sommes distribués dans 3 voitures. La première contient l’administration, Badoureau et quelques autres, la seconde Carca, Roche, Lattès, Pellatan, Bonnefoy, Delamarre, de Boissieu, Lecornu, enfin la troisième, de Neufville, Honoré, Piaton, Petitdidier, et moi. Lesdites voitures sont d’ailleurs entièrement découvertes.

Nous descendons d’abord dans quelques arrêtes des environs encores jurassiques où ces cailloux sont durs comme du bois même davantage, puis nous continuons sur St Sauveur le Vicomte qui est à peu près au centre du Cotentin. Déja les hostilités commencent, de temps en temps on a des descentes de voiture qund on monte une côte, les descentes sont suivies de vols de chapeux, mais ces actes belliqueux n’ont aucunes suites ; on se restitue les chapeaux volés et à St Sauveur, rien ne trouble plus la paix de l’Europe.

On descend, on ramasse des ardoises et il y a des gens qui prétendent qu’on y voit des cardiola interrupta. Quand on est la de ne pas voir de cardiola, Chan se dévisse pour aller voir un puit que des gens intelligents ont creusé dans le terrain silurien pour y chercher de la houille; il revient pour dire qu’il n’y a rien vu ; nous déjeunons et nous repartons. Nous allons de là à Néhou où nous voyons des dévoniens. Le cocher prétend qu’une espèce de tas de pierres cylindrique représente le château qui fut le dernier refuge des Anglais en Normandie. Puis à partir de Néhou de nouveaux points noirs se montrent à l’horizon et les fonds publics baissent considérablement. D’abord la question de Neufville préocuppe tous les cabinets, après plusieurs attaques [1 mot illisible] contre la voiture 2 il s’est ou enlever son chapeau, et puis on l’a attaché à une ficelle (le chapeau) et on l’a traîné dans la poussière derrière la voiture pendant n kilomètres; au n+1e la ficelle s’est cassée et le chapeau est resté sur la route. Cet odieux attentat surexcite le belliqueux Petitdidier qui s’attaque à Delamarre et cherche à lui enlever son chapeau, à la fin les deux belligérants roulent au fond d’un fossé de 1m50 de profondeur. On en voit un sortir au bout de 2 ou 3 secondes Petitdidier triomphant, rapportant les deux chapeaux dans un assez triste état, mais il avait perdu un des mirlitons avec lesquels nous enchantions les échos Cotentinois. Delamarre cherche à m’enlever mon chapeau. Je parviens à le sauver en lui prenant son lorgnon. Cette première phase de la guerre se termine par un traité de paix dont principle classe est la restitution du lorgnon. Cependant une formidable coalition se trame contre nous et bientôt nous nous voyons assaillis d’une nuée d’ennemis qui nous entourent de tous côtés; j’y perd la moitié de mon chapeau et mon manteau je parviens à grand peine à sauver mon sac, mon parapluie et les bords de mon chapeau ; la calotte reste entre les mains de l’ennemi. Mes cocons ont fait aussi des pertes considérables. L’ennemi instruit par l’expérience a eu soin de cacher ses lorgnons sur toute la ligne. Traité de paix, restitution, reconstitution du matériel à l’aide du chapeau de Jeantet qui prend sa casquette.

Arrivée à Valognes dîner, départ pour Cherbourg épate[men]t d’un fumiste qui se trouve dans le compartiment avec nous. Arrivée à Cherbourg. Places trouvées à grand’-peine ; je couche dans la chambre Honoré.

AL 4p. Collection particulière, Paris 75017.

Time-stamp: "21.08.2017 19:00"