5-2-8. Henri Poincaré to Eugénie Launois

[22 août 1878]

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[1 nom illisible] - jeudi 22 hier

Or donc à 2 heures j’étais à Ludvika et le train n’en repartait qu’à 3h 48 j’eus donc tout le temps de bekommer un [1 mot illisible], de déjeuner, et de me promener dans les bois. Je m’aperçois que j’anticipe sur les événements d’une façon déplorable. Au temps. Avant-hier soir je débarque à Bångbro et mon premier soin est de m’informer d’un hôtel. Hotell kar inte, me dit le chef de gare ; néanmoins un bube prend mon gepäck et j’arrive devant une maison assez gentille. Comme je me laissais aveuglément conduire je suppose que c’est là le gästgivervaregård [?] et je demande et runs [?] ; grand émoi dans la maison, pourparlers très laborieux ; je finis par comprendre que je suis tombé sur un honnête bourgeois qui n’a jamais été landlord de sa vie ; cependant il m’indique le chemin de chez M. Hofstedt, grand chef de l’usine ; celui-ci parle anglais et me procure une voiture pour aller à Kopparberg où se trouve un hôtel ; en une 1/2 heure j’y suis ; l’hôtel existe réellement. Ce sont les émotions de cette soirée qui ont causé le retard de la dernière lettre. Le lendemain je repars en voiture pour Bångbro, je vois l’usine dans la matinée et je m’embarque à 11 heures pour Ludvika. Nota bene. Ici doit se placer la première phrase de ma lettre. Vers 6 heures je suis à Domnarfvet et je constate d’abord avec désespoir que, sauf les maisons ouvrières, cette localité présente un aspect désert qui rappelle

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singulièrement Bångbro. Mais j’en suis quitte pour la peur et j’atteins en 7 minutes un superbe gästgivervaregård [?]. J’y suis à peine entré que j’en ressors et vais faire un tour à l’usine où je cherche en vain M. Tholander. Le soir j’ai de longs pourparler avec la bonne qui me fait des questions incompréhensibles ; enfin elle va chercher du renfort et il m’arrive un jeune homme qui me demande en anglais quand je compte repartir. Puis il me dit, vous avez une lettre à mettre à la porte ; je la porterai demain matin à la station, donnez la moi. Je voudrais bien savoir quel était ce jeune homme. Aujourd’hui matin je vais à l’usine et je fais connaissance amplement avec le docteur Tholander. J’en reviens vers midi ; j’étais à peine installé dans ma chambre que j’y vois entrer la landlady qui me raconte quelque chose d’incompréhensible ; je la suis à tout hasard et je me trouve dans un grand salon où il y a un piano et un violon et où donnent un grand nombre de chambres de l’hôtel. Là elle me demande si je suis pianiste, je lui réponds que non et je la prie de jouer ; elle ne se fait pas prier. Puis elle me demande de chanter ; je m’y refuse énergiquement ; mais elle, ne se fait pas prier et elle me chante pendant environ 1/2 heure. Elle n’a pas une voix magnifique, mais elle est évidemment très bonne musicienne. Entre chaque air elle s’arrête et me dit « sjung liden ». Comme cela se prononce schön liden ; moi je comprends schönes lied et je lui réponds toujours : ja, ja, sjung liden » alors elle me regarde d’un air étonné et recommence à chanter. Je finis par m’apercevoir que

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sjung liden ne veut pas dire schönes lied mais chantez un peu. A ce moment entre un jeune homme qu’on me présente comme un violoniste ; il n’était autre que le jeune homme de la veille. Il m’apprend qu’il est ancien marin, actuellement employé de chemin de fer. Puis il accorde son violon et se met à jouer des duos avec la landlady jusqu’à ce que la bonne vienne à 1 heure 1/2 nous appeler pour dîner. La landlady n’était pas absolument ignorante de français ; mais elle n’en savait pas assez pour être compréhensible. Après dîner ; l’employé de chemin de fer me propose de me conduire à la partie qui est de l’autre côté du Dal-Elve [?] ; j’accepte et notre société s’augmente d’un blind gentleman, ignorant toute autre langue que sa langue maternelle et ancien inspecteur des earlworks ou irlworks ou eerlworks (??????) du temps où il voyait clair. Du reste malgré sa cécité, il se conduit absolument comme le commun des mortels malgré les difficultés d’un chemin semé d’embûches. Il me montre même différentes choses en me donnant des explications d’ailleurs incompréhensibles. Le jeune employé de chemin de fer m’apprend que la landlady est la soeur du blind gentleman et de plus ancienne institutrice. Mais vois combien il est utile de fréquenter la société des employés de chemin de fer. Il m’apprend que la station de Domnarfvet ne prend pas de voyageurs, et qu’il faut aller à Borlänge qui d’ailleurs est tout près. Mais j’ai laissé ma malle à Domnarfvet station. Eh bien je vous donnerai un schein [?] à Borlänge et je donnerai au chef de train les étiquettes pour qu’il les colle sur votre

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malle à son passage à Domnarfvet. Vers 3 heures l’employé retourne à Borlänge et moi à l’usine. A 5 heures j’étais sur la route de Borlänge avec la landlady et le blind gentleman, son frère, qui allaient recevoir un cousin qui arrivait par le train que je devais prendre. A la gare je retrouve mon ami l’employé de chemin de fer. Fraternisation générale. La landlady m’offre un trèfle à 4 feuilles, un vergiss mir nicht et un réséda qu’elle cueille dans le jardin du chef de gare ; elle profite dudit jardin pour me donner une leçon de botanique sentimentale. Elle m’apprend les propriétés des trèfles à 4 et 5 feuilles (je ne les connais pas encore parce que je ne les ai pas encore cherchées dans le dictionnaire) elle m’apprend en outre l’usage des marguerites qu’on effeuille en disant : Prest - Kavallerest - Dummbaron - Brukspatron - Kjöbmand ej - Doktor ej et elle découvre de la sorte qu’elle doit épouser un Brukspatron, c’est la grâce que je lui souhaite ; ainsi soit-il. R. S. Ce qui frappe l’étranger à son arrivée en Suède, c’est l’amabilité toute particulière des institutrices. Ce phénomène s’explique facilement car elles tiennent à apprendre le français et en recherchent toutes les occasions.

[Sans signature mais probablement de Poincaré]

AL, 4 p. Collection particulière, Paris 75017.

Last edit: 8.05.2016