5-2-13. Henri Poincaré to Eugénie Launois

Stockholm 31 Août [1878]

Avant-hier j’ai passé ma journée dans les musées au musée nationale et au musée ethnographique (traduisez figures de cire avec costumes nationaux suédois.) Le soir j’ai été voir la Petite Mariée (Lilla Ran) au Mindre Theatern; en sortant du théâtre, j’allai au concert Blanch où je rencontrai M. et Mme Thiébaut qui revenaient de Wassholm. Hier matin j’aperçus à l’hôtel une de mes anciennes connaissances, mon ami N°5, le commis voyageur zouave pontifical. Puis je retournai au musée national. Le soir, comme j’étais assis au concert Blanch, avec la famille Thiébaut, je vois arriver mon ami N°84, c’est à dire le secrétaire de la légation que Kreitmann ne peut pas sentir et je ne fus pas étonné de le voir accompagné de l’ami N°5. Ces deux messieurs s’assirent à côté de nous et commencèrent une conversation peu édifiante. Le zouave pontifical commença à faire sa profession de foi politique; il déclara qu’il n’admettait pas le [1 mot ill.] qu’il n’aimait pas les jésuites, et que comme une fois il avait été mis aux arrêts parce qu’on l’avait trouvé porteur d’un livre à l’index, il avait juré sur sa croix de St Grégoire le Grand que si pareil fait se reproduisait, il donnerait sa démission; mais que cependant il était catholique parce que la religion catholique avait donné beaucoup de gloire à, au, à, enfin à l’humanité. Il déclarait ensuite qu’il voulait épouser une jeune fille qui n’aurait rien et comme Mme Thiébaut s’apprêtait à le féliciter d’un aussi noble désintéressement, il s’empressa d’ajouter que rien signifiait 200000 à 300000 frs. Pends-toi, noble Paul ! Les amis N°85 et 86 (Kreitmann et Craës de Grill) ne tardèrent pas à se joindre à la bande. Je partage tout à fait l’opinion de Kreitmann sur le secrétaire de la légation, qui fait tout à fait la pair avec le zouave pontifical, lequel n’est pas du tout en odeur de sainteté auprès de la famille Thiébaut, oh mais là pas du tout.

Hier j’ai endossé mon habit, pour aller chez la comtesse de Leijonskufjord (à propos il faut te dire que mon ami N°6 (Claës Agergreen) m’avait appris que Leijonskufjord en Suède était synonyme de Montmorency en France). J’eus d’abord beaucoup de mal à trouver la maison; mais quand je l’eus découverte, je m’aperçus qu’elle servait d’asyle à la société des peintres et qu’elle ne rappelait en rien les hôtels du faubourg St Germain. Sapristi, me dis-je, voilà une Montmorency qui est diablement dans la débine. Vu le manque absolu de pipelet, je m’adresse à une brave femme qui me dit de monter au troisième: la débine s’accentue. Je monte au troisième où je trouve des portes numérotées; la débine prenait des proportions tout à fait invraisemblables. Là longues négociations; ‘‘hon bor en trappa neer me dit une brave femme; je vais en trappe neer, je sonne, nulle réponse; alors je me décide à descendre et en arrivant dans la rue, je m’aperçois que les carreaux sont barbouillés avec du plâtre. Je me demande encore si le baron d’Adelswaerd a commis une erreur d’adresse et si la bonne femme du troisième n’a rien compris à ce que je lui ai dit, ou bien si la comtesse est partie pour la campagne en donnant l’ordre de barbouiller ses carreaux pendant son absence et de n’ouvrir la porte aux visiteurs sous aucun prétexte. Dans cette incertitude, je n’ai pas jugé à propos de recommencer une nouvelle expédition de la rue Croix des Petits Champs N°27, dont les difficultés se seraient accrues de complications philologiques et je suis revenu bredouille.

La question Åtvidaberg se complique donc. Tout le monde dit que ce n’est plus en exploitation, et comme c’est un voyage de 40 kilomètres en voiture, qu’il me faudra 3 jours de plus pour le faire, je ne l’entreprendrai certainement pas si je ne suis pas certain à l’avance de trouver quelque chose en arrivant. Il faudrait donc trouver quelqu’un qui pût me renseigner à cet égard et la comtesse de Leijonskufjord m’aurait été fort utile pour trouver ce quelqu’un, c’est à dire le baron Axel, ou son père.

Après la question Åtvidaberg, la question Balthasar. J’ai absolument besoin de revoir Balthasar pour plusieurs raisons: 1° pour lui rendre ses 100 kronor 2° pour faire renouveler mon permis 3° pour me procurer les annales du Jernkontos 5° pour me procurer les annales Troïliens. Or Balthasar est parti sans savoir ce qu’il pourrait faire à cause des cuirassés danois, et depuis personne n’a plus entendu parler de lui, ni du joli petit George. Heureusement M. Thiébaut a décacheté les télégrammes pour les lui envoyer et je sais aussi que les cuirasses arriveront à Copenhague le 7/9. D’après cela j’espère que Balthasar repassera par ici et y sera le 2 ou le 3/9. D’ailleurs je suppose qu’on aura une lettre de lui aujourd’hui.

AL 4p. Collection particulière, 75017 Paris.

Time-stamp: " 8.12.2014 00:20"