3-38-1. Henri Perrotin to H. Poincaré

Nice, le 4 nov. 1899

Observatoire de Nice

Monsieur le Président,

Je serai heureux, pour ma part, d’être agréable au Bureau des Longitudes et à l’Observatoire de Paris en mettant à la disposition de ce dernier notre cercle portatif de Gautier.11Il s’agit d’un cercle portatif construit d’après les indications de l’astronome Maurice Loewy (1833–1907, directeur de l’observatoire de Paris). L’instrument fut utilisé pour déterminer la latitude dans le calcul de la différence des longitudes entre Paris-Nice, Nice-Milan et Nice-Ajaccio-Ile Rousse (1880–1889).

Reste le consentement de M. Bischoffsheim; mais il est aisé de prévoir qu’il ne sera pas difficile à obtenir.22L’Observatoire de Nice appartenait à Raphaêl-Louis Bischoffsheim (1823–1906), banquier, homme politique, mécène, et académicien libre. À sa mort en 1906, conformément à ses vœux, l’observatoire fut légué à la Sorbonne (dossier Bischoffsheim, archives de l’Académie des sciences de Paris).

J’ai relu, ces jours-ci, Votre belle Notice sur la stabilité du système solaire (je Vous lis quand je peux; à défaut, je tâche de me dédommager en Vous relisant).33Poincaré 1898.

C’était un sujet qui revenait souvent dans les entretiens si instructifs que j’avais autrefois avec mon Maître regretté, M. Tisserand. Il pensait comme Vous, mais, avec sa timidité native, il n’aurait pas osé le dire publiquement.

Comme tout cela est vrai ! et, d’ailleurs, ne semble-t-il pas absurde, à priori, de supposer, dans la nature, des mouvements ou des vitesses uniformes, c’est-à-dire des choses qui ne changent pas ! Il en est de même de la ligne droite.44Poincaré a affirmé que selon la deuxième loi de la thermodynamique (ou la ‘‘loi de Carnot’’), toutes les planètes du système solaire finiraient par tomber dans le Soleil (Poincaré 1898).

Ce sont des approximations mais rien que des approximations, commodes seulement pour la synthèse des travaux de notre esprit.

Schiaparelli peut se flatter d’avoir, par ses découvertes géniales, fait faire un pas immense à la Philosophie naturelle.55G. V. Schiaparelli (1835–1910) était réputé pour ses observations de Mars, planète qu’il a étudiée lors de sept oppositions entre 1877 et 1890. Entre autres, il a fait état de canaux longs de plusieurs centaines de kilomètres, une observation confirmée par plusieurs astronomes, dont Perrotin (1886). Des doutes sur l’existence des canaux martiens persistaient au début du XXe siècle, et les progrès techniques dans les moyens d’observation ont montré que ces canaux sont fictifs. En plus des canaux martiens, Schiaparelli était connu pour ses études des comètes; voir son Opere (Reale Specola di Brera 1929).

Il y a déjà pas mal de temps que j’ai terminé la théorie de Vesta, mais rien ne presse pour la publier.66Perrotin a soutenue sa thèse à la Faculté des sciences de Paris le 6 février 1879 sur la théorie de Vesta (Perrotin 1879, 1880), et il a complété sa théorie dans les années 1890 (Perrotin 1890, 1895), mais il n’a plus rien fait paraître à ce sujet.

Il y a d’ailleurs, dans les résidus des longitudes, quelques nombres qui ne me satisfont pas complètement. Il est vrai qu’ils rentreraient à peu près dans l’ordre si, comme l’a fait M. Leveau, on modifiait notablement la masse de Mars; mais, depuis sa détermination par l’observation des satellites, il semble qu’il soit bien difficile d’y toucher, en dehors de certaines limites, tout au moins.77Gustave Leveau (1841–1911) fut nommé astronome adjoint à l’Observatoire de Paris en 1868. Il a affirmé la théorie de Mars de son patron Le Verrier contre celle de Newcomb, en assignant à Mars une masse plus importante que celle avancée par Newcomb. Celle-ci diffère moins de l’estimation actuelle que celle-là; voir Newcomb (1895, 107) et Leveau (1895).

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’hommage de mon affectueux souvenir et de mon plus respectueux dévouement.

Perrotin

ALS 4p. Collection particulière, Paris 75017.

Time-stamp: "27.01.2016 01:29"

Références